TroubleS

sur un texte de Franck Benedict


 
 

 
 
Tout d'abord elle croira à une erreur un peu répétitive. Mais au bout d'un moment elle se demandera pourquoi vous écrivez systématiquement son prénom avec un a minuscule ( jusque sur sa fiche d'inscription que vous gardez dans vos tiroirs ). Elle ne s'en formalisera pas tout de suite mais votre propension à lui donner des tâches qui l'obligent à se trouver à quatre pattes sous de grosses machines commenceront à la perturber. 
Agnès ( puisque c'est ce prénom que persistez à diminuer ), s'en ouvrira à une amie, Anne, que, je crois, vous devez connaître. Celle-ci est un peu naïve mais Agnès trouvera réconfort à parler de ce qu'elle ressent comme une humiliation. Agnès n'est pas une imbécile, elle parlera de cela à Anne pour obtenir l'aide du copain d'Anne qu'elle convoite. Anne est naïve, je l'ai dit, et simple à manipuler. Elle fera donc ce qu'attend Agnès. Le copain d'Anne, lui, vous devez vous en souvenir aussi. Il vaudrait mieux que vous vous en souveniez. Vous ne voyez pas ? Allons, un petit effort. Il s'appelle Georges, brillant informaticien, ne me dites pas que vous l'avez
oublié. Ou est-ce un effet de femme bafouée ? Bien sûr vous ne vous douterez de rien. Vous doutez vous que vous agissez comme vous le faites ? Je ne crois pas mais c'est parce que je vous connais un peu.
Un matin ou un soir, en démarrant votre PC, vous vous apercevrez qu'il affiche un écran bleu, comme s'il avait été éteint dans l'urgence. Aucun fichier endommagé, vous ne ferez donc pas attention à la date de dernière ouverture de vos précieux fichiers. Ne me dites pas que vous ne voyez pas de quoi je parle. Votre chance, mais est-ce bien une chance, sera que Georges est un salaud. 
Ne me dites pas que vous ne le saviez pas, vous avez créé Georges. Oui ! Ce même Georges que votre esprit évoque les soirs où votre corps quémande apaisement pour la souffrance qui le tord sur le lit.
Anne l'amuse mais c'est une jeune naïve sans véritable personnalité. Un jouet désarticulé qu'on prend et qu'on pose puis qui attend qu'on vienne le rechercher. Vous, vous êtes une femme mûre, bien plus excitante dans votre maintien un peu strict, dans votre autorité supposée, dans votre raideur à briser. Il rassurera Agnès en lui assurant que cette histoire est terminée. Terminée pour Agnès mais pas pour agnès, pas pour vous, pour qui elle ne fera que commencer.
Dois-je dire ce qu'il fera ou vous en laisser la frayeur de la découverte ?
Je suis obligé de l'écrire car c'est en lisant ce message (que vous garderez imprudemment caché au fond du disque dur) que Georges découvrira tout à la fois votre véritable nature et les moyens de vous asservir. Bien sûr il sera troublé d'avoir existé avant même de vous connaître mais cela le renforcera dans l'idée d'accomplir sa destinée. Comme si vous aviez toujours espéré qu'il se manifeste au point de décrire ses actes par avance. Il puisera ses idées démoniaques en vous, directement au coeur de vos fantasmes issus d'une esclave du nom d'agnès 26, d'une oie blanche pervertie nommée Blandine. Il y rajoutera quelques idées personnelles. Personnelles ? Non, il ne peut en avoir et vous le savez bien. Il les extraira de ce message car Georges n'a pas d'imagination. Désolé, Georges, mais tu sais que c'est vrai. Jusqu'à présent les femmes tu en joues comme un chat d'une souris et puis tu les jettes lorsqu'elles bougent moins. Mais cette fois tu vas te faire larguer, Georges. Alors lis bien ceci, abreuve toi d'agnès26, délecte toi de Blandine et tu sauras ce que tu dois faire maintenant...

 
 
Malgré les injonctions et les menaces de Georges, malgré cette mise en garde, vous confondrez encore Agnès et agnès. Une fois encore, une fois de trop. Je ne suis pas sûr que cette confusion de votre part sera vraiment involontaire. Non je suis persuadé du contraire même, car ce Georges nouveau, vous le désirez, vous le désirerez. Et comment mieux attiser sa fureur que d'enfreindre ce premier chantage, somme toute assez simple, son silence contre quelques faveurs. Trop simple, Georges doit accomplir son destin. C'est inéluctable. Vous le savez, c'est écrit, vous l'avez écrit.
Cette nouvelle infraction méritera punition. Et cette étourderie simulée ne sera que supplication de votre part pour l'émergence du bourreau.
Alors, un soir tard après que les salles se seront vidées, vous devrez rester. Georges vous aura donné un carré, cette sorte de foulard léger qui décore les épaules. Un carré et une paire de menottes sans clés. Ces instructions seront simples : masquer vos yeux avec le carré, croiser vos mains dans le dos et fermer les menottes autour des poignets. 
Ah, j'allais oublier une chose, celle qui vous fera vibrer au moindre son que vous percevrez. Il vous enjoindra d'ouvrir votre chemisier et d'exposer votre poitrail nu au silence et à l'obscurité. Assise derrière votre bureau, aveugle, menottée, dépoitraillée, vous resterez longtemps à attendre Georges. Sursautant au moindre craquement de charpente, à chacun des petits bruits que vos yeux habituellement ouverts empêchent vos oreilles d'entendre, il n'y aura plus de possibilité de retour. Votre souffle trop court vous semblera tellement bruyant... Sous la fraîcheur plus vive de la nuit tombante vos seins frissonneront, se tendront. La fraîcheur sera-t-elle seule responsable de ces frissons ? Permettez moi de sourire. Et puis enfin vous entendrez un pas, d'abord sourd et lointain, démultiplié par l'écho des couloirs. Votre coeur fera un bond, battra si fort qu'il semblera couvrir ce pas encore indistinct. 
Celui d'un homme ou de femmes de ménage ? 
Un soudain creux dans vos reins, une boule dans votre estomac, une pressante envie d'uriner. La peur. La peur que ce ne soit pas Georges; la peur que ce soit Georges. La peur de ne pouvoir fuir ainsi menottée, aveuglée, exposée. Fuir et exhiber votre turpitude. Rester et accepter votre turpitude. Une lutte se déroulera en vous entre peur et jouissance, entre femme monotone et hétaïre fantasque. Vous ne comprendrez pas tout de suite que cette lutte est vaine, que vous êtes une, que ces deux parts n'existent que par la nécessité du paraître et de la morale. Votre paraître aura disparu avec votre vision, il ne restera que vous. La tension s'apaisera avec le renoncement aux apparences. Une chaude sensation d'abandon vous envahira. Soumis, votre corps, tellement tendu peu avant, se relâchera. Un liquide chaud coulera sur vos cuisses après avoir imbibé votre culotte et s'étalera en flaque à vos pieds. 
Georges, car ce pas lui appartiendra tout autant que vous finirez par lui appartenir, tout autant qu'il a appartenu à votre esprit, raillera votre incontinence. Ces mots obscènes, crûs, au lieu de vous raidir, provoqueront un nouveau relâchement, comme un signe d'acquiescement. Il vous ordonnera alors de vous agenouiller. Vous obéirez, que pourriez vous faire d'autre. Il vous plongera le visage dans cette flaque indigne et l'y maintiendra fermement. Comme on apprend la propreté à un jeune chiot. Profitant de votre position prosternée, il soulèvera votre jupe et arrachera votre culotte souillée. Il agrippera vos cheveux et relèvera violemment votre tête.

 

Il fourrera votre bouche ouverte d'un bâillon, de ce qui constituait votre ultime protection, à présent lambeaux dérisoires. L'odeur et le goût âcres provoqueront des hoquets qui le laisseront insensible, mieux même, l'amuseront tout autant que vos cheveux humides collés à la commissure de vos lèvres. Il vous redressera sans ménagement. Sèchement il baissera votre chemisier jusqu'à vos poignets et la butée des menottes. Il vous forcera à tenir l'arrière de votre jupe de vos mains entravées. Fesses nues, seins exposés, âme et corps souillés, vous devrez avancer sous ses sarcasmes et ses insultes. Je ne peux rapporter les propos qu'il tiendra, ils sont trop orduriers et je m'avilirais à les retranscrire.
N'essayez pas de deviner comment éviter ces tourments. Vous ne pouvez pas, non pas deviner, mais les éviter. Ne vous suicidez pas, vous les emporteriez dans la tombe. 
Georges vous poursuivra et vous fustigera quoique vous fassiez. Sage ou mutine, sainte ou putain, garce ou réservée, vous êtes destinée à recevoir autant de coups de ceinture qu'il lui plaira. Oui, cette large ceinture de cuir rêche, celle-la même que vous lui avez vu la dernière fois. Comme un peintre dément armé d'un pinceau de cuir, il clamera votre ignominie à grands traits rouges brûlants sur la fragile toile de votre poitrine. Il fera de vos fesses rougies par l'ardeur du tourment, l'exhibition primale de votre véritable nature. A mesure que vous progresserez aveugle le long de ces couloirs tant de fois empruntés, ceux-ci vous deviendront étrangers. Un autre monde. Une autre femme.

 

Au bout du chemin, dans une salle remplie de machines dont vous ne comprendrez plus l'utilité, Georges vous rendra la vision. Vous subirez la morsure de pinces crocodiles acoquinées à des câbles de cuivre d'une lourdeur incroyable, entraînées à agripper leur proie de manière si dure et profonde qu'elles leur ont valu leur nom. Votre poitrine, vos chairs intimes sembleront vous abandonner ou vous entraîner vers l'abîme. Vous chuterez une nouvelle fois. Cette chute physique ne vous vaudra aucun égard de l'exécutant. Il vous tirera par la jupe qui finira par se déchirer et dont vous serez dépouillée. 
 

 

Là, au milieu de cette salle sans passé, Agnès vous attend. Elle vous attend depuis longtemps elle aussi. Elle soulève votre visage meurtri par la traction et retire le bâillon puant. Vous la regardez mais vos yeux sont aveugles de douleur.
 
 
 
 
 
 
 
 

 

De son cou elle retire une chaînette dorée et la clôt autour du votre. Puis elle ouvre vos lèvres et vous embrasse à pleine bouche. Lorsque vos bouches se décollent, le a minuscule est à vous, il est en vous.
Comment pourriez vous échapper à si vile destinée ? Tout est écrit, tout est ordonné, tout est désiré dans ce monde parfait.
 

 

Votre fiche languit dans votre tiroir.